Skip to main content

34. Je me souviens de... Koko et Rafy

Un jour, en me rendant au garage de "Koko et Raffy" pour récupérer ma voiture, je remarque un vieux monsieur tout ridé, assis devant la porte du garage. Il m’invite à partager son café, et commence à me raconter ( après avoir demandé mon accord ), les aventures de son père en Turquie.

Tout heureux que quelqu’un s’intéresse à son histoire, il commence son récit, en se présentant: Kévork, né à Alep. 

C'est une histoire très triste, et j’aimerais la partager avec vous.

A l'âge de 21 ans, mon père, qui vivait à Aintap, en Cilicie (Turquie), est appelé sous les drapeaux pour son service militaire.

Un jour, papa décide de s'évader. Il est donc considéré comme déserteur. Son intention est de se rendre à Alep en Syrie.

Il avait entendu dire que bon nombre de ses amis avaient rejoint Alep. Il a donc décidé de s'évader de la caserne pour se rendre lui aussi dans cette ville qu'on lui avait tellement  vantée. La distance à parcourir était vraiment très importante.

Papa ne savait pas quelle direction prendre. Il n’osait pas se renseigner autour de lui, de peur d’être démasqué et qu'on l'accuse d'avoir déserté. Il marchait toujours de nuit pour ne pas être repéré. Il savait qu'Alep se trouvait au sud. Grâce au cours de géographie de la petite école du village, il avait appris que l’étoile polaire indiquait toujours le Nord. 

Il devait donc se diriger en ayant toujours dans son dos.

En passant dans un village, il voit un petit restaurant. Comme il avait très faim, il prend son courage à deux mains, y entre, et s’adresse au patron. Il lui dit qu’il sait bien cuisiner, et qu’il est prêt à accomplir toutes les tâches telles que la vaisselle, le ménage, et cela, sans aucune rémunération. Il demande uniquement le gîte et le couvert en contrepartie.

Le restaurateur accepte la proposition, et voilà mon papa, le déserteur, employé à la cuisine Il veillait à ne jamais se montrer dans la salle du restaurant dans la journée. Il faisait le ménage la nuit, après le départ des clients

Un jour, le patron est obligé de s’absenter pendant deux jours, et il doit le laisser seul. Il n’y a eu aucun problème jusqu’à présent, donc, deux jours, sont vite passés.

A midi, quelques clients arrivent. Il les reçoit et les place, quand deux officiers hauts gradés entrent et demandent à être servis. Il reconnaît l’un deux qui avait été son commandant dans l’unité où il effectuait son service militaire. Il n’y a eu aucune réaction de la part de l’officier, ouf, il était sauvé.

Le lendemain, ce commandant revient seul, s’assied, l’appelle, et lui dit:

" Je t’ai reconnu, petit salaud, je sais que tu es un déserteur, et ton sort est scellé. Tu encours la peine de mort.

Mon père ne savait que répondre, il tremblait de tous ses membres

"Ne retourne pas à la cuisine, prends la fuite maintenant, le plus vite possible."

Pourquoi cet homme s'est-il montré aussi gentil? 

"Sérop effendi, me dit le vieux garagiste, il ne faut pas croire que tous les turcs sont mauvais. Ce commandant était l'exception, Dieu merci."

Aussitôt, papa quitte le restaurant et s'enfuit. 

La marche de nuit a recommencé sans s'arrêter. L’étoile polaire toujours dans son dos. Il se nourrissait d’herbe comme un animal. Il avait constamment faim et soif, et il dormait debout, tout en marchant.

Une nuit, fatigué, sans se rendre compte, il s'écroule de sommeil. Couché, il sentait un objet dur, qui lui faisait mal au dos. Ne pouvant plus supporter la douleur, il se lève et constate qu’il était allongé sur une voie de chemin de fer. Il se souvient alors de ce que son papa lui racontait, à savoir qu’il existait une ligne de chemin de fer, en provenance de Paris, qui passait par Istanbul, Alep, et dont le terminus était Alexandrie en Egypte. Il était sauvé. Mon papa s'est mis à pleurer de joie. Adieu la fatigue. Il se remet à marcher, en suivant ces rails, et sans se fier à l’étoile polaire désormais. Ces rails devaient le conduire à Alep, et par là même, à la liberté.

Quelques jours plus tard, il arrive en gare d’Alep, et demande où se trouve la paroisse arménienne Il y est alors accueilli par de braves curés qui lui servent à manger et à boire.

Il croyait rêver tout éveillé. Tous ses vêtements étaient déchirés. Les curés lui procurent un pantalon, une chemise, et des chaussures. Il avait du mal à réaliser sa chance. Pour finir, les curés l’envoient au hammam avec le portier, pour qu'il prenne un bain. De retour, il s’endort et ne se réveille que deux jours plus tard.

Après quelques jours de repos, il quitte ses bienfaiteurs, et trouve du travail dans un garage.

"Cinq ans plus tard, papa se marie Je suis né, moi Kévork, à Alep. Je l'ai remplacé au garage après sa mort.

J'avais entendu dire que Beyrouth était plus accueillante. Je décide donc de venir au Liban où je me marie. J’ai eu 2 garçons, Koko et Raffy, qui m’aident dans ce garage. Ce sont eux qui me succèdent maintenant. "

Je leur ai transmis l'amour du travail bien fait, de toujours dire la vérité, et d'être honnête.

Maintenant que j'ai vieilli, je viens ici tous les jours, prendre mon café, voir mes garçons travailler, et me remémorer l’histoire de mon père",

Il me racontait cela avec des larmes aux yeux.  

Avant de reprendre possession de ma Honda, je rencontre un beau jeune homme, avec une petite moustache, âgé de 18-19 ans, assis derrière le bureau de Koko, et qui me regarde en souriant.

Il se lève aussitôt, se présente, et, à mon grand étonnement, se met  à me parler dans un français impeccable.

"Je m’appelle Giorgio, Je suis le fils de Koko, J’ai étudié à l’Université des Hautes Études à Beyrouth. Je possède parfaitement le mandarin, et j'ai le titre de traducteur assermenté.

Je parle également l’anglais, l’arabe et l’arménien. En ce moment, je fais des études avancées en droit international. J'ai aussi pour projet d'apprendre l'araméen.

Monsieur Sérop, je veux aider papa quand il cessera de travailler. Il m’a beaucoup aidé, a fait de grands sacrifices. Je lui dois beaucoup, c’est mon devoir".

Je le félicite, et je ne peux pas ne pas m’empêcher de l’embrasser de tout mon cœur.

Mercredi prochain: Ces minutes dans sa vie de pilote, qu’Alain n’est pas prêt d’oublier.

Comments

  1. Serop
    Je voulais te féliciter pour ton récit de votre lune de miel
    C’était très sympa. La Providence veille à tout. J’espère toute votre vie
    Amira

    ReplyDelete
  2. Serop,
    Merci pour cette belle histoire qui comme toutes les autres remet l'aiguille au centre du village.
    Cet arménien qui a servi l'armée turque et a eu le courage de déserter est unique.
    L'officier turc qui le reconnaît au restaurant et lui dit de fuir pour ne pas se faire fusiller et toi d'ajouter qu'il ya des turques très bien est une preuve de la noblesse de l'homme que tu es. Les garagistes fils de l'arménien qui a traversé la Turquie en mettant sa vie en danger pour se faire accueillir à Alep puis à Beyrouth est une leçon de vie pour nous et nos enfants. Et, cerise sur le gâteau, ce petit fils avocat qui parle le mandarin et s'exprime dans un français impeccable est un espoir pour tous.
    Encore merci de partager ces moments vécus avec nous. A chaque histoire on prend du galon avec toi Serop !
    Affectueusement, Jean ou Jovanes comme m'a baptisé l'oncle Georges dans la forêt des Cèdres.

    ReplyDelete

Post a Comment

Popular posts from this blog

78. TEMOIGNAGES DE NOS LECTEURS

"Merci cher Tonton de ces magnifiques témoignages et souvenirs. Je me souviens de vos week-ends à Baabdat chez nous aux temps heureux . Je me souviens de la librairie où je venais découvrir les livres. Je me souviens des pique-niques au retour du ski dans les montagnes généreuses du Liban que tu as su si bien décrire. Sais-tu qu’avec ton patronyme DELIFER on peut faire une belle anagramme ? Oui, nous avons vu DEFILER les souvenirs heureux ou tristes qui resteront dans nos cœurs." Monique et Jean-François Devedjian-Patin

76. HORS SERIE - Sérop Delifer, un siècle d’histoire(s) libanaise(s) [extrait de L'Orient-Le Jour]

Caroline HAYEK, journaliste au journal L'Orient-Le Jour, a découvert par hasard ce blog lors de recherches sur internet. Les nombreux récits ont inspiré la journaliste qui a entrepris d'écrire un article centré sur le plus ancien lecteur du journal. Elle s'est empressée d'entrer en contact avec Sérop pour organiser un entretien chez lui. L'article est paru lundi 26 juin 2022 , en voilà le contenu. PORTRAIT Sérop Delifer, un siècle d’histoire(s) libanaise(s) « L’Orient-Le Jour » est allé à la rencontre de son plus ancien lecteur. Caroline HAYEK Le 8 juillet 1924, les premiers feuillets du nouveau journal L’Orient sortent tout chauds des rotatives d’une imprimerie beyrouthine. À 22 ans, Georges Naccache, son cofondateur et rédacteur en chef, mue par sa passion pour l’écriture et la langue de Molière, est pressé de décrypter le nouvel ordre régional né de la chute de l’Empire ottoman, mais aussi de raconter ce « beau désordre » qu’est le Liban. « Nous vous proposons se

77. La robe de baptême

Nous sommes en 1925. Sitt Nazira Kasparian, la maman d'Evelyne, est assise dans la cour de la maison, et rêve en apportant la dernière touche à une robe en satin blanc qui servira de robe de baptême. Un garçon ? Une fille ? Peu importe, pourvu que le bébé soit en bonne santé.  Sa naissance est imminente.  « Il faut que je me dépêche de terminer cette robe. Je veux qu'elle soit prête à temps afin que tous les invités puissent l'admirer lors du grand jour » pense t-elle. La sage femme est formelle, l’arrivée tant attendue est prévue dans une semaine. « C'est une fille !  Elle s’appellera Evelyne, et cette robe que j’ai cousue avec tant d'amour lui ira à merveille pour célébrer son baptême » jubile sitt Nazira. Evelyne gardera précieusement cette robe pendant des années. Celle-ci servira lors des baptêmes de plusieurs générations de bébés de la famille. Nous sommes en 2022, le 25 février, Evelyne vient d’apprendre la naissance de la petite Max, fille d’Alicia et de F